929583_1151395Bleu,
histoire d'une couleur

Michel Pastoureau
Coll. Point, éd. Du Seuil, Paris, 2002

Teindre en bleu…
Une couleur discrète – des origines au XIIe siècle
Au néolithique, «lorsque sont apparues les premières techniques de teinture: l'homme, devenu sédentaire, teint en rouge et en jaune bien avant de teindre en bleu. Cette couleur, pourtant largement présente dans la nature depuis la naissance de la Terre, est une couleur que l'être humain a reproduite, fabriquée et maîtrisée difficilement et tardivement.»
C'est peut-être la raison pour laquelle en Occident, le bleu est resté une couleur de second plan pendant longtemps et «le faible rôle social et symbolique joué par le bleu dans les sociétés européennes pendant plusieurs millénaires, du néolithique jusqu'au cœur du Moyen Âge, demeure un fait historique indéniable sur lequel il convient de s'interroger.»

Teindre en bleu: la guède et l'indigo
Si les Grecs et les Romains teignaient peu en bleu, d'autres peuples comme les Celtes et les Germains, le faisaient: ils utilisaient la guède (latin guastum, vitrum, isatis, waida ). Il s'agit d'une plante crucifère qui pousse à l'état sauvage sur des sols humides ou argileux, dans de nombreuses régions de l'Europe tempérée.

pastel_guede

L'indigotine (le principe colorant) se trouve essentiellement dans les feuilles, mais les opérations qui permettent d'obtenir la teinture bleue sont longues et complexes. Par ailleurs, les peuples du Proche-Orient importaient d'Asie et d'Afrique une matière colorante qui resta longtemps inconnue en Occident: l'indigo. «Cette matière» provient des feuilles d'un arbuste dont il existe de nombreuses variétés mais dont aucune n'est indigène en Europe: l'indigotier.

indigotier

L'indigotine (le principe colorant ici aussi) est plus puissant que celui de la guède; il se trouve dans les feuilles les plus hautes et les plus jeunes de ces buissons, ceux des Indes et du Moyen-Orient ne dépassant guère 2 mètres de haut. Ce principe colorant donne aux étoffes de soie, de laine et de coton une teinte bleue qui est profonde et solide. En outre, il ne nécessite pas forcément l'utilisation d'un mordant pour que la couleur pénètre bien dans les fibres du tissu. Il suffit souvent de plonger l'étoffe dans la cuve d'indigo, puis de l'exposer à l'air libre pour lui donner sa couleur. L'opération peut être répétée plusieurs fois pour foncer une teinte trop claire.
Les Romains, et les Grecs avant eux, connaissaient l'indigo des Indes. Mais ils en ignoraient la nature végétale et croyaient qu'ils s'agissait d'une pierre (d'un minéral) car l'indigo arrivait d'Orient sous forme de blocs compacts, résultant du broyage des feuilles en une pâte que l'on faisait sécher. Cette croyance perdurera en Europe jusqu'au XVIe siècle.

Le haut Moyen Âge: silences et discrétion du bleu
Comme elle l'était dans la Rome antique, le bleu reste une couleur peu valorisée et peu valorisante dans la symbolique et la sensibilité du haut Moyen Âge. Elle compte moins que les trois couleurs autour desquelles s'organisent encore tous les codes de la vie sociale et religieuse: le blanc, le noir et le rouge.
«Elle compte même moins que le vert, couleur de la végétation et du destin des hommes, et couleur qui passe parfois pour «intermédiaire» entre les trois autres.»
Mais malgré cette pauvreté symbolique, le bleu est tout de même présent dans la vie quotidienne, notamment sur les étoffes et les vêtements à l'époque mérovingienne.
Cette présence est un héritage «barbare», lié à l'habitude des Celtes et des Germains de teindre en bleu, en utilisant la guède, leur vêtement ordinaire et un certain nombre d'objets en cuir ou en peau.
Le bleu est donc quasiment absent de la cour, on ne le rencontre que chez les paysans et les personnes de basse condition; ça sera le cas jusqu'au XIIe siècle.
Par l'exemple du vêtement, on voit que le bleu demeure discret (mais pas absent) dans la vie quotidienne pendant le haut Moyen Âge.


Une couleur nouvelle : XIe-XIVe siècle
Le bleu cesse d'être en Occident une couleur de second plan après l'an mil, et plus encore à partir du XIIe siècle. Il devient rapidement une couleur à la mode, une couleur aristocratique.
«Étonnante et soudaine promotion qui témoigne d'une réorganisation totale de la hiérarchie des couleurs dans les codes sociaux, dans les systèmes de pensée et dans les modes de sensibilité.»

Les prémices de ce nouvel ordre des couleurs se font sentir dès la fin du XIe siècle et ne concernent pas uniquement la couleur bleue, toutes sont concernées.
La montée de la couleur bleue se fait sentir le plus précocement dans l'art et dans les images, dès le tournant des XIe-XIIe siècles. Par exemple, à partir du XIIe siècle, Marie va être prioritairement associée à la couleur bleue dans la peinture occidentale. Aux XIIIe et XIVe siècles, l'azur du roi de France va contribuer grandement à la vogue continue des tons bleus.

«D'autant que sur les étoffes (…), les progrès des techniques tinctoriales réalisés à partir des années 1200 permettent désormais la fabrication d'un bleu clair et lumineux au lieu des bleus ternes, grisâtres et délavés des siècles précédents. D'où la vogue croissante de cette couleur dans le vêtement aristocratique et patricien, alors qu'elle était jusque là réservée aux vêtements de travail des artisans et, surtout, des paysans.»
Dans le domaine de la demande nouvelle des bleus vestimentaires, il semble que la Normandie ait été une des régions les plus précoces. A Rouen et à Louviers, dès le début du XIIIe siècle, les teinturiers consomment une quantité considérable de guède, importée de la Picardie voisine. Jusqu'à la fin du Moyen Âge, on opposera ainsi en Normandie les bleus de Rouen et les rouges de Caen (ville restée quant à elle fidèle aux draps rouges qui l'avaient enrichie au XIIe siècle).
A la fin du Moyen Âge, en France mais aussi en Allemagne et en Italie, le bleu est ainsi devenu la couleur des rois, des princes, des nobles et des patriciens; la couleur emblématique et symbolique du pouvoir impérial restant le rouge.

Teindre en bleu: la guède et le pastel
«La vogue nouvelle des tons bleus à partir du XIIIe siècle est favorisée par les progrès des teintures et par le développement de la culture de la guède.» Comme la garance, la guède va faire l'objet dès les années 1230 d'une véritable culture industrielle destinée à satisfaire la demande grandissante des drapiers et des teinturiers. Pour obtenir le colorant bleu, les feuilles sont broyées à la meule pour obtenir une pâte homogène. Puis on laisse cette pâte fermenter deux ou trois semaines. Des coques ou des tourteaux d'environ un demi-pied de diamètre sont ensuite formés avec cette pâte – appelée le pastel.
On les laisse ensuite sécher lentement et à l'abri, sur des claies, avant de les vendre au «guèdier» (le marchand de pastel), qui fera transformer ces coques en teinture.

Il s'agit d'un travail long, délicat, salissant, nauséabond et nécessitant une main d'œuvre qualifiée. C'est la raison pour laquelle le pastel est un produit coûteux, «même si la guède pousse facilement sur de nombreux terroirs et si pour teindre il n'est pas, ou guère, nécessaire de mordancer (Mordançage n. m. XIXe siècle. Dérivé de mordancer.TECHN. Opération consistant à appliquer un mordant sur une surface. Le mordançage des étoffes, des peaux permet de fixer les substances colorantes. Le mordançage du métal, destiné à le décaper.) comme il faut le faire pour les teintures en rouge.»
Certaines régions sont spécialisées dans la culture de la guède dans les années 1220-1240: Picardie, Normandie, Lombardie, Thuringe, comtés de Lincoln et de Glastonbury en Angleterre, campagne autour de Séville en Espagne.
Le Languedoc, avec la Thuringe, deviendra au XIVe siècle la capitale du pastel européen. Mais l'opulence de villes comme Toulouse ou Erfurt, et des pays producteurs de guède, ne durera pas: la culture de la guède et le commerce du pastel seront peu à peu ruinés à l'époque moderne par l'arrivée en Europe de l'indigo des Antilles et du Nouveau Monde, «dont le principe colorant, très voisin, est encore plus performant.»
A partir du milieu du XIIIe siècle, dans tout l'Occident, la guède triomphe. Dans les étoffes et vêtements, les tons rouges reculent peu à peu au profit des bleus. «Il n'y a que sur la soie et sur les draps de luxe – «les célèbres draps écarlates» – que les rouges parviennent à contenir la mode nouvelle.», mais guère au-delà du Moyen Âge.

En milieu de cour, aux XVe et XVIe siècles, les tons violets et cramoisis remplacent progressivement la plupart des tons rouges, notamment dans le vêtement masculin.

«L'industrie textile est la grande industrie de l'Occident médiéval, et toutes les villes drapières sont des villes où les teinturiers sont nombreux et puissamment organisés.»
Nombreux sont les conflits qui les opposent à d'autres corps de métier, et notamment aux drapiers, tisserands et tanneurs. De nombreux litiges et procès offrent ainsi de riches informations pour l'historien des couleurs; «on y apprend par exemple qu'au Moyen Âge, on teint presque toujours le drap tissé, rarement le fil (sauf pour la soie) ou la laine en flocons.»
Concernant cette dernière matière, il peut arriver cependant que pour les étoffes de basse qualité, la laine soit teinte quand elle est en flocons, notamment quand on la destine à être mêlée à une autre matière textile.

Les pratiques de teinture sont fortement soumises aux contraintes du mordançage. Le mordant est une substance intermédiaire (tartre, alun, vinaigre, urine, chaux, etc.). Il aide la matière colorante à pénétrer dans les fibres du tissu et à s'y fixer. Des colorants comme la garance (tons roules) et la gaude (tons jaunes) ont besoin d'un fort mordançage pour que les couleurs obtenues soient belles. En revanche, des colorants comme la guède, et plus tard l'indigo (tons bleus, mais aussi verts, gris et noirs) ne nécessitent qu'un mordançage léger, et peuvent même s'en passer.
En France, à la fin du Moyen Age, les dénominations distingueront ainsi les teinturiers «de bouillon», qui doivent faire bouillir dans un premier bain le mordant, la teinture et l'étoffe tout ensemble, et les teinturiers «de cuve» ou «de guède», qui se dispensent de cette opération et peuvent même parfois teindre à froid.
Pour la fin du Moyen Âge et le XVIe siècle, de nombreux recueils de recettes destinés aux opérations de teinture nous ont été conservés.
Les mentions de quantité et de proportion y sont toujours très imprécises.
Tous soulignent l'importance du lent travail du temps et du choix méticuleux des récipients: en terre, en fer, en étain, ouverts ou fermés, larges ou étroits, grands ou petits, de telle forme ou de telle autre, etc., chacun étant désigné sous un nom bien spécifique.
A partir du milieu du 14e siècle, le bleu entre en Occident dans une nouvelle phase de son histoire. Couleur promue, couleur mariale, couleur royale, il est désormais non seulement rival du rouge mais aussi du noir, dont la vogue dans le vêtement, à la fin du Moyen Age et au début de l'époque moderne, devient considérable.

Mis en ligne le 19/06/2005